Requiem pour une critique impressive. Messe pour le repos éternel de la critique classique

par Toby Germain

Un ami me parlait récemment d’un livre qu’il avait lu – peut-être était-ce La Cathédrale de tout ou encore Tu aimeras ce que tu as tué – en des termes moins qu’invitants. Sa critique en deux phrases (ou en était-ce une seule assujettie d’un deux-points ? sombre tyrannie de l’oral) allait comme suit : « C’tait ben bon, mais j’ai trouvé ça un peu fucké au niveau formel. Y’avait des anaphores pis des épiphores, c’tait hot. » Vraiment ? Non, mais sérieux là ? SÉRIEUX ? Mais toé, là, comment tu parles d’une fille que tu trouves de ton goût ? « Elle avait les cheveux noirs pis ses souliers c’est du 6, elle est correcte » ? D’une pièce de théâtre ? « Y’avait des meubles en bois dans le décor et puis des effets stroboscopiques, j’ai haï ça » ?

J’ai laissé glisser dans le néant du silence, cherchant à tout prix un fil de discussion auquel me raccrocher (la désastreuse saison du Canadien, évidemment – les Canadiens soooonnnt làààààà !) et ainsi, sauver notre soirée. Il faut dire que l’habitude devient la norme quand on a pour ami un gars qui trouve que Cioran est plus drôle que Rosalie Vaillancourt; un ami pour qui toute production culturelle qui n’est pas grecque, au moins un peu, de près ou de loin, ne vaut rien; un ami qui est bien utile quand vient le temps de se questionner sur le beau ou la propension de l’homme au mal, mais qui visiblement, te donne pas envie pantoute de partager ses lectures (ni ses blondes ni ses sorties théâtrales, ce qui peut être un avantage).

Y’AVAIT DES ANAPHORES PIS DES ÉPIPHORES, C’TAIT HOT.

Longtemps, j’ai cherché une critique qui me convenait. J’ai erré dans les pages du Devoir de la Presse, de revues obscures. Il n’y a jamais assez de… ? Il y a toujours trop de… ? Évidemment, je n’enlève rien à l’incroyable – et exigeant – travail d’Odile Tremblay, que je respecterais sans doute beaucoup si je la connaissais : je n’aurais sans doute pas le cœur, parfois, même pour tout l’or du monde, d’aller plus loin qu’une critique de deux phrases (ou serait-ce cette fois une virgule ? maudits possibles) : « C’est mauvais, C’EST FRANCHEMENT MAUVAIS ! ».

Mais elle, madame Odile, elle s’en fait une job à temps plein de s’en trouver des choses à dire, pis des choses pertinentes, oh oui ! Un char de choses pertinentes, des commentaires sur la forme, sur l’histoire, sur l’auteur.trice, sur le contexte, toute, toute. Elle pense à toute. J’ai même eu le goût de lire ce qu’elle suggérait, des fois – promis juré. Mais j’ai bien fini par réaliser que mon petit côté de lecteur blasé, mon manque d’entrain – j’pas pépé pantoute, viande à chien ! – pour lire, ça partait, en partie du manque de dynamisme de la critique actuelle. À 28 ans, on va se le dire, je découvre les joies de la relecture avec un malin plaisir, mais j’y reviendrai sans doute dans un prochain article, si les amies de Zeugme (une revue pleine d’anaphores pis d’épiphores, je vous jure) me rappellent.

Fait que, tout ça pour dire que ça m’a frappé, un m’ment donné. J’ai compris le problème de toute la critique littéraire… Toute ? Non ! Un petit bastion d’irréductibles critiques résistait encore et toujours aux mots, envahissant de ci de là des plateformes obscures, des statuts Facebook, des critiques Goodread. Là, vous allez me dire que ça fait bizarre de dire que le problème majeur de la critique, c’est que des critiques, ça a trop de… mots ?!? Évidemment, je ne suis pas en train de te dire qu’on devrait coter les poèmes sur 43 ou qu’on devrait appliquer le calcul du Dr. D. Evans Pritchard (multiplier la perfection d’un poème – sa tonalité, ses rimes, sa virtuosité – par son importance). J’essaie juste de te dire que des mots, finalement, ça devrait dire de quoi, vu que ça sert à dire de quoi, you know.

LES MOTS SONT MORTS, VIVE LES MOTS !

Les mots sont maghanés, vidés, épuisés – on les retrousse pis on les revêt comme une peau de loup-garou et puis à force de les utiliser, on s’oublie derrière ou on les oublie devant, comme ce qu’ils sont, un dernier rempart contre l’autre ou un raccourci vers le moi. Ce que ça propose, dans le fond, Requiem pour une critique impressive, c’est que les critiques fassent grande part au senti, qu’elles fassent la belle part aux mots fous qui résonnent (dans les rues de Rome) en-dedans, aux murmures interdits et puis au feu dans les yeux. Qu’ils connectent avec des émotions, des images, des voix qui  ne sont pas les leurs. Ça propose de montrer que des mots échangés, ce sont des mots échangés, c’est de répondre à l’émotion par l’émotion, œil pour œil, dent pour dent; réel pour réel et puis fiction pour fiction.

J’ai le vague souvenir d’un statut Facebook qui doit dater de 2014 ou 2015, peut-être – maintenant archivé sous des couches et des couches d’instantané, mort autant qu’un statut puisse l’être – qui était de Catherine Cormier-Larose (Bonjour Catherine !), dans lequel elle disait, justement, militer pour une critique plus impressive, plus émotive. Répondre à la création par la création, et non pas la freiner d’une machinale critique formatée. Y mettre du cœur, trouver les images, faire tremper les mots dans un grand verre de Coke pour les faire all bright and shiny encore un peu, avant qu’il soit trop tard. Les dérouiller, les déverouiller, les dévergonder pis les regonder pis finir par les roter à force de bulles.

La critique impressive, c’est d’être capable de dire qu’un roman ébranle et fait du bien, comme l’odeur de la pluie chaude d’un orage de juillet sur l’asphalte craquelé, c’est de dire qu’un album te donne l’impression d’être pris avec des pieds qui avancent moins vite que ce qui brûle en-dedans et qui se trouvent sans cesse confrontés à des souliers qui rapetissent, c’est de dire qu’un film te plonge dans une accumulation des printemps frais dans lequel tu brandis des mots à bout de bras comme autant de pancartes. La critique impressive, si on veut, c’est méta, c’est peut-être même ironique, genre comme de la post-critique ou whatever. On s’en crisse, dans le fond, de c’est quoi de la critique impressive, parce que c’est ce qui te réchauffe ou te refroidit le dedans, c’est le nombre de fois que ton cœur a battu en lisant un paragraphe, c’est le nombre de fois que t’as claqué tes orteils ensemble de peur ou d’excitation ou des deux en même temps ou le nombre de popsicles que t’aurais imaginé manger en lisant.

La critique impressive peut et doit exister, naître des cendres de la critique actuelle comme un phénix qui serait renaquitu avec un regard neuf sur le monde. Parce que la lecture, c’est une affaire de senti, parce qu’on aime ce qui nous joue dans les tripes, qui nous noue l’estomac et nous met des papillons dans le ventre – ça fait des noeuds papillons I guess; parce que la lecture, ce n’est que le début de l’appréhension et de la compréhension. La critique impressive, c’est de se réapproprier l’acte de lecture hors des institutions et des concepts, c’est d’en faire un acte proactif, de relancer la discussion hors des sentiers battus (anyway, j’aime mes sentiers sauvages comme la mer).

Pour moi, la critique impressive, c’est aussi un peu ce que fait Jean-Guy Forget (qui est l’ami d’ami.e.s, t’sais, mais que je ne connais pas) quand il critique Toutou Tango de Baron Marc-André Lévesque (qui est aussi l’ami d’ami.e.s, que je connais un peu plus que Forget, mais quand même pas). La critique impressive, ça fait du bien ou ça fait mal, mais pas à l’auteur, parce que c’est le lecteur que ça ancre au cœur de sa propre expérience de lecture.

Merci de votre attention. Babaye.

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